Le Ténébriarque, les Versets du Dernier Soupir, chapitre 5

Publié le par Leussain

Je me souviens de ce jour-là avec la netteté dont les événements les plus dramatiques se gravent à jamais sur les tables de la mémoire. Parfois, de douloureuses réminiscences m'assaillent, il suffit d'une image, d'un son, d'une odeur pour qu'une scène s'impose à mon esprit. C'était un Vifre, comme chacun sait. Le Vifre Noir, ou le Vifre Sombre, le premier jour de la Longue Nuit.

C'était ce jour-ci que j'avais l'habitude de m'exercer au combat avec le capitaine de ma garde et deux ou trois hommes bien entraînés. Toute la matinée, je m'étais exercé au tir à l'arc et à l'arbalète, et toute la matinée, j'avais vu des théories d'oiseaux, toutes sortes d'oiseaux, passer en procession au dessus de la cour en piaillant. Certains nuages formés par ces volatiles étaient si denses, si volumineux, qu'ils occultaient un instant le soleil lorsqu'ils passaient devant lui. Avant même de savoir ce qui se passait, mon cœur sut que quelque chose d'infiniment grave se préparait, et en scrutant la mine inquiète du capitaine de la garde, j'avais conclu que le sien lui murmurait la même chose. Nous interrompîmes nos exercices. Je me postai sur les remparts du château, muni d'une longue-vue, et il me sembla discerner quelque chose, un artefact, loin au nord, dans les Monts Escadrins. Quelque chose qui était encore difficilement identifiable mais qui était noir comme la nuit.

Peu avant midi, nous vîmes arriver un messager portant le blason de la maison des Jalbizac, chevauchant à brides abattues, dans un nuage de poussière, donnant frénétiquement du talon contre les flancs de son cheval comme si le diable en personne l'eût poursuivi. Il tomba à genoux, essoufflé comme si cela avait été lui, et non sa monture, qui avait parcouru les sept lieues qui nous séparaient du domaine de ses maîtres. J'écoutai avec scepticisme ses propos incohérents et le pris pour un fou, et je le regrette ; je n'avais devant moi qu'un homme profondément terrifié. Si j'avais été plus prompt à prendre certaines décisions, si j'avais cru ce jeune messager plus vite, peut-être que bien des hommes de valeurs et des innocents eussent été épargnés.

« Seigneur Orhinios, brailla l'homme des Jalbizac, quelque chose est apparu au sommet du Mont Partorius. Quelque chose de mal et de noir, qui grossit à vue d’œil, et de plus en plus vite. À l'heure où nous parlons, les ténèbres ont dû engloutir la cité d'Ostenranck et ses habitants ! »

Je lui demandai de se calmer mais il en était incapable ; son message délivré, il ne pensait qu'à remonter sur son cheval et à fuir le plus loin possible. Je montai à nouveau sur le chemin de ronde et braquai ma lunette sur la chaîne de montagnes qui s'étirait loin au nord dans la brume. Et dans cette brume, je vis qu'au Mont Partorius, et à la cité d'Ostenranck qui s'étendait à son pied, s'était substituée une boule de ténèbres, un trou dans notre réalité.

« Le mont Partorius... dis-je pour moi-même. Ce ne peut être que l’œuvre de Casérus Fasirion. Rien de bon n'en ressortira. »

Je hurlai à qui voulait m'entendre et m'obéir : « Scellez tous les chevaux ! Que tous les hommes capables d'enfourcher une selle se tiennent prêts à partir ! Fourbissez vos armes ! Il faut allumer les sémaphores et donner l'alarme dans tout le royaume ! »

Arthur Orhinios, Mémoires d'un éternel jouvenceau, 47

V. Voyage jusqu'au bout de la nuit.

Combien de temps s'était-il écoulé depuis qu'ils avaient quitté Lamanthis ? Elle n'aurait su dire si cela se comptait en heures ou en jours, et il lui semblait parfois qu'il y avait des années qu'elle n'avait plus vu le disque du soleil. Le temps semblait se dilater au gré du soliloque de l'Elfe, se diluer en méandres interminables puis se mettre à dévaler soudainement en cataractes. Il suffisait que quelques mots sortissent de sa bouche pour qu'une lieue fût avalée en un instant. Il marchait vite, il faisait des enjambées incroyablement longues, sans paraître déranger l'herbe qu'il foulait, et elle devait trotter derrière lui pour le suivre. Elle ne s'en plaignait jamais.

Il avait dit se nommer Gonquin Sombrécorce, et ce nom avait vaguement résonné dans le subconscient de la jeune fille ; comme un nom qu'elle eût entendu mille fois au détour de conversations sans y prêter attention. Oui... Marlice se souvenait que sa mère lui lisait parfois, lorsqu'elle était petite, des contes fantastiques – ou peut-être n'étaient-ce pas vraiment des contes mais des récits historiques – où un des personnages principaux se nommait ainsi, mais elle était incapable de se souvenir quel rôle il tenait dans ces histoires. Alors que l'Elfe se taisait depuis quelques minutes (ou était-ce quelques heures?), elle profita de ce silence pour lui demander pourquoi son nom lui semblait familier. Il éluda la question et recommença à jacasser.

Quoiqu'il en fût, il était son sauveur, celui qui lui avait épargné une vie fade et un destin sans grandeur, sans éclat, celui qui lui avait dessillé les paupières. Certes, il avait occis ses parents d'un trait de sabre, mais cela n'était-il pas pour ces gueux le juste châtiment, pour avoir défendu à leur fille toute ambition ? Gonquin lui avait laissé supposer qu'il l'amenait à quelque monarque, à tout le moins quelque personnage de haut-rang, afin de convoler en noces. « Je t'amène à mon seigneur et maître, répétait-il ad-nauseam chaque fois qu'il voyait Marlice ralentir le pas. Il n'a besoin que d'une seule chose pour revivre pleinement : une jeune fille pure et vierge. Toi. Toi, Marlice. » Un prince souhaitait l'épouser ! Y avait-il en Frusque un roi ou un prince qui souhaitait se marier ? Elle serait reine ou princesse, et resplendirait d'or et de diamants, comme dans les contes où de bonnes fées arrangeaient des amours impossibles ! C'était tout de même une perspective d'avenir plus souhaitable que des épousailles avec un ferronnier sans le sou. Un ferronnier... oui...

Elle gaspilla encore quelques longues minutes, ou une journée entière, à chercher son prénom et à tenter de se rappeler les linéaments de son visage. Killian ? Ou Lillian ?... Il avait mis sa main sous son corsage, c'était tout ce dont elle se souvenait. Cela n'avait aucune espèce d'importance. Elle était de toute façon prête à suivre ce beau gentilhomme, cet Elfe racé qui semblait un dieu descendu parmi les mortels, jusqu'au bout du monde, jusqu'au bout de la nuit.

Au début de leur périple, il ne cessait de parler, il dissertait à propos de tout et de rien, allant jusqu'à lantiponner sur la nature des roches et des arbres qu'ils croisaient. Peu importait ce qu'il pouvait raconter, toutes les frivolités qui sortaient de sa bouche paraissaient exquisément tournées, d'une telle importance qu'il eût fallu graver chacune de ses paroles dans le marbre. Parfois, pourtant, Gonquin semblait avoir du mal à s'exprimer et à trouver ses mots, comme quelqu'un qui n'aurait pas parlé à un autre être depuis des lustres. Chaque fois que Marlice portait son regard sur le visage de Gonquin baigné de lueur sélénienne, elle se trouvait fascinée par sa beauté, bien que le teint très pâle et les canines démesurées de l'Elfe continuassent de l'intriguer, quelque part, loin dans les profondeurs de son inconscient.

Simplement vêtue comme pour une baguenaude, la jeune fille ne ressentait néanmoins nullement le froid. En observant le panache de vapeur qui sortait de sa bouche à chaque expiration, elle avait vaguement déduit qu'elle aurait dû être frigorifiée, mais il lui semblait faire une promenade par une nuit torride de Chaudier. Ses pieds non plus ne lui causaient aucuns tourments, bien que leurs plantes fussent en sang et que ses orteils fussent couverts d'ampoules ; ses poulaines en charpie n'étaient point conçues pour une longue marche à travers la boue, les sentes escarpées et les rochers hérissés de pointes et coupants comme des rasoirs.

La première nuit, peu avant que l'aube ne jetât ses premiers feux au dessus de l'horizon, Gonquin Sombrécorce toqua à la porte d'une petite maison de berger isolée, comme il l'avait fait à Lamanthis. Sitôt que le berger apeuré lui eut ouvert, fourche en mains, il y eut l'éclair qu'avait déjà vu Marlice, et l'Elfe trancha la tête de l'homme, puis il passa par le fil les deux clabauds baveux qui se jetèrent sur lui. Marlice fut quelque peu attristée pour les chiens ; elle aimait les animaux mieux que les gens, sans doute. Gonquin passa par dessus le cadavre du berger sans émotion particulière, ce n'était guère qu'un autre obstacle, et Marlice le suivit avec le même détachement. « Nous allons prendre quelque repos ici », dit Gonquin.

Marlice but un peu d'eau et de vin, et mangea les rogatons d'un ragoût de mouton qui l'attendait dans un caquelon en fonte, tandis que l'Elfe occultait avec soin toutes les fenêtres avec des couvertures et des bannes. Puis, Gonquin promena l'index et le majeur sur le visage de la jeune fille et abaissa ses paupières en lui susurrant quelques mots directement dans l'oreille. Elle s'enfonça immédiatement dans un sommeil de plomb dépeuplé. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, il faisait à nouveau nuit, elle n'avait rien vu du jour. Ils repartirent, lui jacassant toujours à tout propos, elle toujours aussi guillerette et pleine d'entrain et d'admiration pour cet être aux allures aristocratiques.

Ils marchaient plein nord, à un rythme soutenu, et bientôt, au milieu des ténèbres, de loin en loin, se déployèrent des feux d'huile régulièrement répartis sur une ligne sinueuse. Ils avaient atteint la Muraille de Confinement, et chacun de ces îlots de lumière représentait un poste de garde ou une forteresse. « Que c'est beau », dit Marlice, et elle se sentit aussitôt stupide ; voici bien une réflexion de provinciale. Ils obliquèrent vers l'est et les signes de présence humaine se firent de plus en plus rares, et se réduisirent à ces feux d'huile. Depuis l'édit du Frimose de l'an 103, aucun village ne devait se trouver à moins de deux lieues de la Muraille de Confinement, et il était fort rare d'en trouver à moins de cinq lieues.

Au matin suivant, ils dormirent dans une crypte, entourés d'ossements tombants en poussière, sous un préau en ruine sous lequel aucun fidèle n'avait dû prier depuis des siècles, et qui menaçait de s'écrouler pour les ensevelir à jamais. Marlice s'endormit sur une injonction de son chevalier servant, et elle se réveilla avec l'impression que quelques secondes seulement venaient de s'écouler.

Ils reprirent leur périple à travers la nuit. Après un moment qu'elle trouva assez long, Marlice perçut un bruit qu'elle n'avait jamais entendu autrement qu'en imagination, mais qu'elle savait être le ressac de l'océan sur une plage de galets. Elle avait toujours rêvé de voir la mer, elle avait toujours été fascinée par l'eau et ses remous, hélas, la lune ne lui laissa que deviner l'immense étendue liquide, masse sombre sur fond noir madrée d'éclats argentés, mystérieuse, et elle en fut un peu déçue. Ils montèrent sur une barque à fond plat que l'Elfe dit avoir laissé là exprès, et remontèrent encore vers le nord. Le courant les entraînait vers leur destination et il y avait peu de vent, de sorte que l'Elfe ne ramait presque pas. L'objectif de Gonquin Sombrécorce semblait être de contourner la Muraille de Confinement pour passer de l'autre coté.

De l'autre coté ? Cette Muraille n'était pas là pour faire joli. Elle servait à... à les protéger ? De quoi, elle ne se souvenait plus trop, mais derrière la Muraille, il y avait le Sombredôme, sous lequel ne vivait aucun homme... quelle genre de roi pouvait bien l'y attendre ? Sur quel sorte de trône allait-elle s'asseoir ? Une vague appréhension la parcourut, vite balayée par le bel Elfe, qui pendant tout le temps de la traversée ne cessa de la rassurer, délaissant un instant ses avirons pour lui glisser des paroles mielleuses dans le creux de l'oreille, là où il était certain qu'elles produisaient leur effet lénifiant.

Marlice remettait sa vie entre ses mains, comme un condamné à mort ayant fait la paix avec lui-même remettait la sienne entre les mains du bourreau. L'amour qu'elle éprouvait pour Gonquin Sombrécorce – car oui, on pouvait bien dire que c'était de l'amour – ne laissait de place pour aucun autre sentiment. L'amour... l'amour l'emplissait.

C'est alors qu'elle le vit, quand ils étaient presque dessus : un mur de noirceur absolue qui se découpait dans la relative pénombre de la nuit, et sur lequel la lumière de la lune n'avait aucune prise. L'esquif pénétra sous le Dôme avec un chuintement de rideau de soie que la main soulève, et les cheveux de Marlice se hérissèrent un court instant. Elle frissonna, car il lui sembla qu'un froid intense s'insinuait dans son âme. Alors la jeune fille sut ce qu'étaient vraiment les ténèbres. Ce n'était point cet affaiblissement du sens de la vue qui survient lorsque l'on ferme les paupières, ce n'était point cette absence de couleur qui régne dans une chambre aveugle, ce n'était pas non plus l'obscurité d'une nuit sans lune. C'était bien plus, c'était bien pire. C'était comme si on lui avait arraché les yeux et qu'on lui avait grillé les nerfs optiques pour faire bonne mesure.

Un choc à l'avant de l'embarcation manqua la faire basculer par dessus bord. Raclements sous la coque. Au bruit du ressac, elle jugea qu'ils avaient accosté sur une plage. Gonquin tira son épée et une lumière vive et blanche jaillit de la lame. C'était comme si la lumière et les ténèbres se livraient un combat silencieux. Les deux forces paraissaient ne pas se mélanger, comme l'huile et le vinaigre, ou l'eau et le feu. Au milieu de ce halo incandescent perdu dans l'immensité des ténèbres, la jeune promise avait l'impression troublante d'être une actrice de théâtre évoluant sur une incroyable scène.

Ils reprirent leur longue marche. Sous le Dôme, il n'y avait plus de jour, il n'y avait plus ce soleil que l'Elfe fuyait, il n'y avait plus qu'une nuit permanente et souveraine, et ils pouvaient continuer à avancer sans plus devoir faire de halte. Marlice ne pouvait voir de ce qui l'entourait que ce que la lame du sabre éclairait. De temps à autre, elle surprenait un mouvement, une silhouette inquiétante qui restait prudemment à la lisière du halo de lumière blanche. Elle ne tarda pas à remarquer que l'endroit grouillait de vie. L'intérieur du Sombredôme n'était pas le désert que les gens qui disaient s'y être introduits – des menteurs et des fats pour la plupart – le disaient être. Des mille-pattes transparents, des scorpions dépourvus de queue, des serpents ou de gros vers visqueux, toutes sortes d'animaux étranges, lui piquaient les pieds, s'enroulaient autour de ses chevilles. Il y avait aussi, sortant de terre et poussant dans les anfractuosités des rochers, des parodies de plantes, sans feuilles mais hérissées d'épines et de poils, et qui bougeaient parfois imperceptiblement quand elle passait près d'elles. Gonquin l'avertit de ne toucher certaines d'entre elles – celles qui ressemblaient un peu à de la lavande – d'aucune façon, car le moindre contact lui serait fatal. « Tu as compris ? » demanda t-il avec sévérité. Et il l'obligea par trois fois à répéter qu'elle avait saisi.

Ils arrivèrent dans une région montagneuse, ce qu'elle devina grâce à la pente qui allait en s'accentuant. L'Elfe l’entraîna par des sentiers bordés de ravins qui menaçaient de s'ébouler sous leurs pieds, et où deux hommes n'eussent pu progresser de front. Pourtant, portée par la voix langoureuse de Gonquin Sombrécorce qui redoublait de débit, Marlice n'avait pas plus peur en marchant sur le fil de ces précipices insondables que lorsqu'elle faisait des emplettes au marché de Lamanthis. La mort qui pouvait résulter d'une chute ne lui apparaissait que comme une simple éventualité, un impondérable fâcheux auquel elle ne pouvait rien. Par deux fois, elle dévissa, et si Gonquin Sombrécorce n'avait pas été là pour la rattraper, elle serait tombée dans les abysses de ténèbres sans espoir d'en réchapper.

La troisième fois, l'Elfe l'attira vivement à lui par le poignet et il serra si fort qu'elle entendit les os de son articulation se fendiller. « Vas-tu faire attention où tu mets les pieds, stupide femme ? Comment une humaine aussi menue que toi peut-elle être aussi balourde ? » s'énerva Gonquin, la bouche cintrée vers le menton et le regard courroucé.

L'Elfe se mit à parler de moins en moins, et le ton de sa voix devint plus sec et cassant qu'il ne l'avait été jusqu'alors. Toute trace d'affabilité et de courtoisie avait disparu de son attitude. Marlice commençait à se demander ce qu'elle faisait là, depuis combien de temps ils avaient quitté son petit village natal, et pourquoi elle suivait cet inconnu, lorsque Sombrécorce s'arrêta, de façon si brusque que la jeune fille le bouscula. Il la rabroua et elle tomba durement le fessier contre une pierre, et d'irrépressibles larmes montèrent. Devant eux, une énorme bouche minérale s'ouvrait sur les profondeurs de la terre. Marlice découvrit qu'il pouvait y avoir plusieurs nuances de noir, et que des ténèbres pouvaient se superposer aux ténèbres.

« Nous y sommes », dit Gonquin Sombrécorce, et le son de sa voix, purgé de ses intonations étranges lui parut, pour la première fois, désagréable et menaçant. Et elle se mit à pleurer pour de bon.

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