Le Ténébriarque, les Versets du Dernier Soupir, chapitre 2

Publié le par Leussain

Bangeourre.

Je vais la faire courte. Mon roman médiéval-fantastique, Les versets du Dernier Soupir, premier tome du cycle du Ténébriarque, est en grave déficit de commentaires (et de ventes) sur amazon. C'est le drame, pour un auteur. J'écris pas pour les p'tits écureuils. Il faut dire que je ne fais quasiment pas de pub. Je t'assure que ça me froisse, d'autant plus que je trouve la couverture assez jolie et qu'elle devrait taper dans l'oeil du chaland. Pour remédier à cet état de fait, j'ai décidé de distiller l'intégralité de ce premier volume sur ce blog, au compte-goutte. Je déposerai un chapitre par semaine, le jeudi de préférence. Je compte sur toi, que je sais d'une intégrité de politicien, pour laisser un commentaire si, d'aventure, tu l'as déjà lu ou que rongé d'impatience il te prendrait l'idée d'acheter la version ebook.

Bonne lecture.

Fasirion brandit un objet oblong qui ressemblait aux sceptres qui, dans certains territoires des Confins, symbolisent le pouvoir et l'omnipotence des souverains. C'était une chose étrange, hideuse qui n'eût provoqué chez le commun du mortel qu'une sensation de répulsion et de violentes nausées, mais qui fit naître parmi l'assemblée un murmure d'admiration et d'incrédulité.

« Cela ressemble à un Ténébriarque ! s'exclama Maurril Fijnyder, le plus jeune des sorciers ici réunis. C'est purement impossible ! C'est un mythe. Ce ne peut être qu'une réplique. Une simple vue d'artiste !

Qui traitez vous de mystificateur, Fijnyder ? tonna Casérus Fasirion. Ceci est bien un Ténébriarque. Les secrets qui ont mené à sa fabrication m'ont pris toute une vie. Il m'a fallu déchiffrer des grimoires rédigés dans une langue morte, rassembler les matériaux qui le composent et les assembler en justes proportions. J'ai fait de nombreux essais infructueux, j'ai gaspillé de nombreuses vies avant de parvenir à créer ce que vous avez sous les yeux.

« Le Ténébriarque est une clé, mes frères, une clé qui ouvre une porte sur le Neuvième Infra-Monde, et c'est une clé que seule une magie puissante peut actionner. Une magie que moi même, le plus puissant d'entre nous, suis incapable de déchaîner seul. Mais nous treize, ensemble, serons assez forts pour tourner cette clé. »

Dans la vallée, l'orage avait redoublé de violence, et la foudre s'abattait sur les Terres de Cendres avec la régularité du marteau sur l'enclume. Ce spectacle semblait annoncer la fin du monde. Casérus Fasirion devait presque hurler pour se faire entendre. Il n'eut toutefois aucun mal à convaincre ses confrères de se joindre à ses noirs desseins. Il y avait bien longtemps que ceux-ci ruminaient leur rancœur.

Pour ratifier le serment d'allégeance envers l'Ombre que Fasirion leur fit jurer, ils s'entaillèrent les paumes et versèrent leur sang sur une pierre d'obsidienne aussi noire que leurs âmes, gravées d'un kartz, le pendant maléfique du pentagramme. C'est par cette nuit de chaos, où les éléments se déchaînaient et semblaient vouloir écraser ce monde, que les treize sorciers s'attribuèrent le nom maudit qui est entré dans l'Histoire et fait frissonner les plus hardis des Hommes, des Elfes et des Nains : les Conjurés de l'Ombre.

Nelfant, Chroniques de la Longue Nuit, 189

chapitre premier : « l'appel de Casérus Fasirion ».

II. Le seigneur Souron.

« J'ai jamais rien mangé d'aussi bon. Et vous les gars ?

– Jamais non plus ! Ça fond dans la bouche, Nieule, enchérit Guérône.

– Sûr que c'est mieux dans mon estomac que dans çui de c't avorton », dit Ticus.

D'un claquement de mâchoire, Nieule arracha un gros morceau de pain d'épice qu'il mâcha bouche ouverte, laissant entrevoir sa grosse langue et ses dents jaunes, ne cachant rien du processus de mastication des aliments. L'arôme de la pâtisserie était si intense qu'il parvenait à masquer l'haleine de latrines du sale moutard. Ariandreau regardait avec concupiscence les trois adolescents qui l'encerclaient, tous plus âgés que lui de quelques années, qui se délectaient d'onctueuses pâtisseries que l'oncle de Nieule, un marchand de coton de retour de la ville, lui avait ramené dans une petite corbeille. Si ces trois garçons étaient tous plus méchants les uns que les autres, seule une lueur d'intelligence malsaine brillait dans le regard de leur chef.

« Ça c'est de la pâtisserie de luxe, p'tit. Jamais ton daron pourrait te payer quelque chose d'aussi bon et d'aussi cher.

– Même si son vieux il arrêtait de picoler ? fit Guérône.

– Ça c'est à voir, grinça Nieule ; avec tout ce que le vieux d'Halguevair laisse à la Halte Courtoise, on pourrait tous bâfrer comme des porcs. Mais ça risque pas d'arriver. T'en dis quoi, patte-folle ? »

Ariandreau ne répondit rien et se contenta de serrer les dents, d'encaisser les quolibets, les injures et les humiliations, comme à son habitude. Tout espoir d'échapper aux trois garnements lui était refusé. Il était cerné de trop près, tel un renard acculé dans son terrier par la meute. Ils ne le laisseraient guère tranquille avant d'estimer l'avoir assez tourmenté pour aujourd'hui. Les sources de distractions étaient fort rares à Trinfle, petit village de trois-cent âmes, et le petit Ariandreau Halguevair, avec son air lunaire, la rouille de ses cheveux et sa démarche clopinante, semblait représenter la principale pour ces trois-là. Pas un jour ne se passait, pour peu qu'il eût l'audace de s'éloigner de plus que quelques pas de chez lui, sans qu'ils ne lui tombassent dessus comme des taons sur un cheval.

Aujourd'hui, ces vauriens précoces et désœuvrés avaient décidé de le narguer en dégustant leurs succulents gâteaux sous son nez. Ils mordaient dans leurs pains d'épices, flans, pets-de-sœurs et autres friandises avec une gourmandise exagérée, se composant pour l'occasion des mines extatiques, chavirées de plaisir. L'estomac d'Ariandreau, que le maigre déjeuner et le dîner non moins frugal de la veille n'avaient point rassasié, gargouilla bruyamment sous ses guenilles, ce qui n'échappa pas à Nieule, le chef de ces galopins.

« Hé, patte-folle, qu'est-ce que tu caches là-dessous ? Des grenouilles ? C'est pourtant plus la saison, p'tit.

– Je crois que c'est qu'il a faim, le mioche, railla Guêrone. Son ventre qui nous cause à sa place !

– Dis, Nieule, qu'est-ce qui reste dans ta corbeille ? » fit Ticus en engloutissant un pet-de-sœur généreusement saupoudré d'une cassonade qui s'éparpilla sur son paletot.

Nieule fit mine d'examiner son panier, dont le contenu avait trop diminué en moins de dix minutes pour que seule la gourmandise l'expliquât. Il en retira un chou à la crème nappé de caramel croquant et d'éclats d'amandes, qui paraissait plus appétissant encore que toutes les autres pâtisseries englouties par les garnements devant Ariandreau. Il s'agissait d'une véritable œuvre d'art, éphémère et comestible. De la crème pâtissière fuyait par un petit trou, comme d'une blessure.

« C'est tout ce qui reste, les gars. J'sais pas pour vous mais moi, j'ai p'us la place...

– Moi non plus, Nieule, ch'uis tout ballonné. R'garde-ça, c'te panse de seigneur que je me paye !

– Pour moi, conclut Ticus de son air benêt, j'crois qu'les deux derniers y m'ont pas profité. Suis tout barbouillé. »

Nieule se palpa le menton, l'air grave, lissant le duvet d'une barbe en friche. Il paraissait avoir grand mal à réprimer un sourire chafouin.

« Mmmhh... ça s'garde pas longtemps, la crème qui y a là-dedans. C'est p't-être déjà tourné. C'est un coup à dégobiller, si j'attends demain. T'en dis quoi donc, patte-folle ? Tu crois qu'ça peut profiter à quelqu'un d'autre ? »

L'estomac hors de contrôle de l’intéressé assura avant lui et avec plus de véhémence qu'il souhaitait bénéficier des largesses de Nieule, sans attendre.

« J'aimerais bien... peut-être... enfin... rien que goûter ? » risqua Ariandreau.

Nieule rota – un rot d'adulte, long, sonore et outrancier – et des effluves désagréables firent reculer Ariandreau. Les arômes camouflantes des pâtisseries atteignaient vite leur limite.

« Il aimerait bien ?... y goûter ? fit Nieule en faisant rebondir le chou à la crème dans sa main, s'en barbouillant de crème. Tu sais c'que ça vaut, à la ville, petit bouseux ? Dix sous ! C'est mon oncle qui me l'a dit. Dix sous pièce. Est-ce que t'as dix sous sur toi pour t'offrir c'délicieux nanan, Halguevair ? Non, hein, qu'tu les as pas ? Parce que ton père c'est un poivrot et qu'dès qu'il a dix sous en poche, il fonce les dépenser en vin et en hydromel à la taverne.

– Je... je peux aller les demander à ma mère. Elle me les donnera.

– Nan, nan, nan, nan... le hic, tu vois, c'est qu'on me l'a pour ainsi dire déjà réservé. »

Le vaurien désigna la soue du vieux Börth, à quelques mètres de là. Au milieu de l'enclos, un énorme porc parfaitement immobile fixait le petit groupe de ses yeux minuscules.

« Vous avez remarqué ? Le seigneur Souron nous regarde boustifailler depuis tout à l'heure. Si on lui donne pas sa dîme, il risque de nous avoir dans l'groin. Pas vrai les gars ?

– Sûr que j'voudrais pas finir en merde de porc comme le fils Börth ! » s'écria Guérône, mimant l'épouvante.

Il faisait allusion à une vieille histoire survenue avant leur naissance, une racontar tenace qui courait encore à Trinfle et dont le sujet revenait régulièrement dans les discussions, dans les tavernes des environs, et qui faisait trois fois le tour des banquets en s'enrichissant chaque fois de détails macabres.

Ce qui pouvait être établi sans failles, c'était que tard un soir, alors qu'il était passablement ivre et ne tenait plus sur ses jambes, le fils du vieux Börth avait enjambé la clôture de la porcherie et s'était affalé dans la boue. Trop saoul pour pouvoir se relever, il avait probablement renoncé à rentrer chez lui et avait décidé – si tant est que dans le pitoyable état où il se trouvait, on pût encore parler de « décision » –, il avait décidé, disions-nous, de cuver son vin dans l'enclos, confortablement lové dans la fange, car un homme gavé de vin se satisfait de n'importe quel endroit pour dormir, et n'importe quel bat-flanc de planches lui apparaît aussi confortable qu'un matelas de plumes.

La plus proche voisine de la soue jurait sur le Grand-Bouvier qu'elle avait entendu de terrifiants hurlements au plus profond de la nuit, des hurlements si glaçants qu'ils l'avaient poussé à se réfugier dans sa grande armoire. Le lendemain, on n'avait retrouvé qu'une paire de chausses mâchonnées et recrachées, ainsi que des bribes de toile de jute. On en avait conclu que le gros Souron avait dévoré vivant le fils Börth, digérant vêtements et os pour n'en presque rien laisser. Le père, anéanti de chagrin, plutôt que de se venger et de saigner le cochon comme on pourrait supposer qu'il le fît, l'avait à rebours laissé vivre et lui avait épargné de finir en charcuteries. Il y avait, disait-il, une chance infime pour que l'âme de son fils se fût réincarnée dans le cochon, et ces propos irraisonnés avaient failli lui valoir des démêlés avec la Seconde Orthorection, qui heureusement ne traquait point à l'époque les hérétiques avec autant de férocité qu'en ces jours-ci. Bien que tout le monde traitât le vieux Börth de fou, celui-ci n'en démordait pas : ce porc était tout ce qui lui restait de son fils bien-aimé, et lui voyait bien dans ses petits yeux noirs quelque chose d'humain qui n'y était pas auparavant. Il réservait dorénavant au seigneur Souron les égards dus à un animal sacré, et le porc, mieux nourri que bien des gens, avait enflé en proportions considérables.

« T'as vu la façon qu'y te regarde ? dit Nieule. J'crois qu'il te boufferait bien tout cru, patte-folle. T'es qu'un sac d'os, mais tu pourrais lui servir de cure-dent. »

Ses compagnons s'esclaffèrent. Pourtant, Ariandreau ne pouvait décrocher son regard de ce chou à la crème, prometteur de délices absolus. Il l'eût volontiers chipé des mains de cet abruti de Nieule, s'il avait cru avoir la moindre chance d'échapper à leur courroux. Il était presque prêt à endurer une sévère rossée, plus tard, à condition qu'on le laissât savourer tranquillement ce gâteau.

« J'vais te proposer un marché, p'tit. Si t'arrives à rester plus d'une minute sur le dos du seigneur Souron, ce truc est à toi. »

Ariandreau n'avait aucune notion de ce que représentait une minute ; il n'avait jamais vu d'horloge et n'en verrait sans doute jamais. Les adultes n'en avaient pas non plus une notion précise ; quand sa mère lui disait « je n'en ai que pour une minute », ce n'était effectivement pas très long, tandis que quand son père déclarait aller à la Halte Courtoise et « revenir dans une minute », Ariandreau dormait avant que son père fût revenu.

« D'accord. Je vais le faire », lâcha sa bouche avant d'avoir concerté sa jugeote. Il y avait une autre raison pour laquelle Ariandreau Halguevair acceptait de faire une chose aussi stupide : il espérait impressionner le trio et gagner leur respect, ou tout au moins cesser d'être leur bouc émissaire. Peut-être même le laisseraient-ils intégrer leur petit groupe, s'il leur donnait une preuve de sa vaillance ? Tout le monde à Trinfle était terrifié par le seigneur Souron... sauf peut-être le vieux Börth. Ce n'était pourtant rien qu'un cochon bien gras, se dit Ariandreau, mangeur d'homme ou pas.

Rassemblant son courage, il se dirigea d'une démarche vacillante vers la soue, suivi de Nieule et ses amis qui l'abreuvaient d'encouragements sarcastiques et lui donnaient des bourrades. L'enfant traînait sa mauvaise jambe, la gauche, comme s'il s'était agi d'un sac de grain trop lourd pour lui. Il était en effet atteint d'une infirmité de naissance et ce membre, à demi-inutile, ne le soutenait qu'assez mal et ne pouvait le porter bien vite et bien loin. Ce handicap était sans aucun doute, plus que la rousseur peu commune qui mouchetait ses pommettes, ce qui cristallisait les railleries des enfants de son âge et l'excluait de la plupart de leurs jeux. Du reste, à cause d'une timidité maladive qui l'amenait souvent à bafouiller, à répondre à coté de la question, ou à rester muet, on le croyait benêt, et on lui avait attribué le rôle de l'idiot du village. Il savait pourtant mieux lire, écrire et compter que la plupart des villageois ignares, mais personne au village ne semblait avoir connaissance de ce fait, ou juger qu'un peu d'instruction pouvait compenser un tant soi peu un déficit d'assurance. Personne ne voyait dans ces yeux légèrement trop écartés l'intelligence que niaient des oreilles très décollées.

Parvenu à l'enclos, Ariandreau fut pris d'une bouffée de terreur. Il ne s'en était jamais approché, et n'avait jamais vu Souron de près. Le porc restait immobile, ses pieds fendus enfoncés comme des poteaux dans le lisier, et l'observait attentivement. Il était énorme, tout en muscle et en graisse, et son ventre flasque touchait presque le sol. Sa peau rose s'auréolait de larges taches brunes et ses yeux noirs disparaissaient sous les replis adipeux de sa hure. En outre, l'odeur dégagée par le lisier dans lequel l'animal se vautrait en permanence dégageait une odeur pestilentielle. Ariandreau n'était plus tout à fait certain de vouloir cette pâtisserie.

Mais quatre mains ne lui laissèrent pas la possibilité de revenir sur sa décision : Guérône et Ticus l'attrapèrent chacun par une cheville et le firent basculer cul par dessus tête sans ménagement de l'autre coté des rondins de bois. Il tomba le visage dans la boue et ne ferma pas la bouche assez rapidement pour éviter d'en avaler. Il cracha, et se retint pour ne pas vomir devant ses tourmenteurs. Le goût du lisier était aussi immonde que son odeur. Derrière lui, le trio s'esclaffait à s'en déboîter les mandibules et se tenait les côtes.

« Gaffe à toi, patte-folle ! cria Nieule. Le seigneur Souron voit pas très bien et y a longtemps qu'il est pas monté sur la coche ! Vise un peu la taille de ces roubignoles ! »

Le porc restait toujours imperturbable, les narines frémissantes, se contentant d'observer le manège de ces drôles d'humains, une attitude qui ne lassait pas d’inquiéter Ariandreau ; pour être aussi replet, Souron avait dû passer la plupart du temps à dévorer épluchures et abats. S'il ne remuait pas une oreille, c'était qu'il devait fomenter un mauvais coup, et se demander à quelle sauce il allait manger l'impudent enfant qui avait eu l'outrecuidance de s'aventurer sur son fief.

Ariandreau se releva et, poussé plus que porté par les beuglements de la bande, contourna le cochon pour l'approcher par le flanc. Il n'en menait pas large mais ne voulait pas perdre la face. C'était désormais une question d'honneur, et plus seulement de gourmandise.

« Allez patte-folle ! dès que t'es sur son dos, je commence à compter ! Une minute, c'est soixante secondes !... »

Ariandreau jeta un dernier coup d’œil sur le chou à la crème mis en jeu, afin de se gorger de courage, puis il s'élança et sauta sur le dos de Souron. Dès qu'il y fut, le porc commença à ruer et à couiner comme si le « jour du cochon » était arrivé. La soue était placée à l'extrémité est du village, un peu à l'écart des chaumières, et personne ne risquait d'entendre ses cris. Si le vieux Börth avait surpris Ariandreau sur le dos du prétendu assassin et nouvelle incarnation de son fils, il eût été capable d'administrer une correction aux quatre enfants et d'aller tout rapporter à leurs pères, qui leur eussent certainement offert une seconde tournée de horions. Mais personne ne venait.

Le porc ne voulait point de ce jeune pou qui le prenait pour un vulgaire canasson. Ariandreau entendit entre deux cris du porc le compte opéré par Nieule : « ...7,8,9... ». Eh bien ! ça allait être compliqué d'aller ainsi jusqu'à soixante ! Ariandreau s'agrippait aux soies dures et épaisses qui recouvraient l'échine de l'animal, mais ces poils étaient courts et lui glissaient entre les doigts. Afin d'assurer sa prise, il commit l'erreur de saisir les oreilles du porc ; Souron poussa un couinement déchirant de bête que l'on égorge et, paniqué, se cogna contre une mangeoire. Enfant et cochon roulèrent dans la boue.

« Douze ! T'as tenu jusqu'à douze, patte-folle ! » lança un des adolescents en riant.

Cependant, Souron ne se satisfaisait pas d'avoir renversé son cavalier importun. Il voulait punir l'effronté et cherchait à le mordre. Ariandreau n'avait jamais vu de hure que dans des plats de banquets, et la dentition de ce porc lui paraissait affreusement développée. Il donnait désespérément des coups de talons pour le tenir à distance, mais ces rebuffades ne faisaient qu'exciter davantage l'animal. Le porc parvint à planter ses dents dans sa chausse et une cuisante douleur au pied, qui irradia jusque dans l'aine, lui tira des poumons un hurlement.

La bande de Nieule ne riait plus du tout désormais. La farce tournait au drame. Ils poussaient des cris et gesticulaient, essayaient de détourner l'animal de sa victime en tapant sur les rondins, mais aucun des trois garnements n'eut le cran de passer par dessus la clôture pour venir en aide à Ariandreau. À court d'idées, Nieule jeta dans l'enclos le chou à la crème, le trophée qu'Ariandreau n'avait point gagné. Hélas, le seigneur Souron l'ignora superbement ; cet enfant chétif lui paraissait être un mets plus délicat. Et plus Ariandreau se débattait, plus le cochon serrait ses puissantes mâchoires, capables de broyer même les os. Il allait finir comme le fils du vieux Börth ! En merde de porc !

Alors que le garçon ne pensait pouvoir avoir plus mal, le cochon changea sa prise et croqua son gros orteil. Cette fois, Ariandreau hurla à la mort, il se voyait déjà dans l'estomac du porc, et à cet instant, au summum de sa terreur, un éclair bleuté jaillit des doigts de sa main tendue. Souron fut projeté dans les airs dans lesquels il exécuta une vrille digne d'une ballerine, et s'écrasa dans la boue, deux ou trois toises plus loin.

Le porc se releva, chancelant et désorienté, et sembla se demander une seconde s'il lui fallait retourner à la charge. Il jugea cependant qu'il valait mieux se tenir loin de ce bout d'homme, détala en trottinant et partit se réfugier dans son abri. Sans lui laisser le loisir de changer d'avis, Ariandreau escalada la clôture et se laissa tomber de l'autre coté, en sécurité. Il reprit son souffle et examina la main d'où cet éclair avait été émis. Elle était telle qu'il l'avait toujours connu. Il ignorait ce qui s'était passé et de quelle façon l'animal féroce avait été projeté, mais il était fort heureux de n'avoir point servi de cure-dents au seigneur Souron, sa majesté des porcs. Cela ressemblait fort à un miracle. Était-il possible que le Grand-Bouvier lui-même fût sorti de sa divine réserve ?

Bien-sûr, les trois garnements qui l'avaient mis dans cette délicate situation s'étaient éclipsés dès qu'ils avaient compris qu'elle dégénérait. Avaient-ils vu ce qui s'était passé ? La façon dont un cochon de plus de deux-cent livres avait fait une pirouette dans les airs ? Le chou à la crème gisait au milieu de la soue, dans le lisier malodorant, immangeable. Quel gâchis... Ariandreau s'inspecta, numérota ses abattis : ses vêtements étaient maculés de boue, et le pied dans lequel Souron avait mordu avec appétit le lançait, d'autant plus que c'était celui de sa jambe faible. Il allait probablement essuyer un sermon de la part de sa mère, ainsi qu'une trempe par son père qui, si ce dernier traînait sa carcasse avinée dans les environs, fonderait sur ce prétexte pour déployer la longueur de grelin détournée de son usage initial.

L'enfant se dirigea vers chez lui en clopinant plus que jamais, néanmoins soulagé d'avoir survécu à l'ire du seigneur Souron.

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