Encore un extrait.

Publié le par Leussain

Encore un extrait.

Bangeourre.

Je te manque pas trop ? Non ?... Gougnafier ! Butor ! Tu me balances ça sans vaseline. Comment ça tu lis un autre auteur ? Ah ! tu me cocufies en esprit ! Tu te la fais mettre par quelqu'un d'autre ? Pas par Marc Lévy ou Paulo Coehlo, au moins ? Si c'est le cas, garde-ça pour toi, jamais je m'en remettrais. C'est comme si ma nana me quittait pour une fille, j'aurais le sentiment de l'avoir dégoûté des mecs.

Sa syntaxe est-elle meilleure que la mienne, au moins ? Te fait-il des fautes d'orthographe aussi touchantes que les miennes ? Qu'est-ce qu'il a de plus que moi, en somme ? Des phrases plus courtes ? Si c'est que ça, je vais faire des efforts, je sais m'adapter. J'arrêterai de faire des métaphores plus tordues que la bite à Christophe Clarck, j'irai mollo sur le point-virgule ! J'arrêterai de digresser, je sais comme tu perds vite le fil dès qu'on s'éloigne du sujet. Mais t'as raison, en littérature, on n'a pas besoin d'être fidèle. C'est même un sinistre défaut. On peut avoir des préférences, certes, mais il faut savoir varier les partenaires.

Tiens, si tu veux bien renouer avec mézigue, mais alors juste un petit coup en passant derrière la porte, voici un petit extrait d'un roman en cours d'écriture. En gardant bien dans un coin de ton petit esprit étriqué qu'il s'agit d'un premier jet fraîchement émoulu.

Elle me fit entrer dans un appartement figé dans les années soixante-dix – la dernière fois que la déco avait été rafraîchie. Ça sentait la pisse de vieux, la merde de chien nourri grassement, et la poussière. La poussière... elle était partout, elle se déposait depuis une génération, intacte. Je laissai un doigt courir sur la surface d'un compteur électrique antédiluvien, dérangeant un linceul de particules aussi vieux que moi. C'était moins dégueulasse et bordélique que chez Hassana, mais encore plus déprimant. La lumière du jour, tamisée par des rideaux en mousseline couverts de chiures de mouches, jetait un éclairage anémique, cotonneux, sur ces limbes aux portes de Paris. Quand la vieille calancherait, pour peu que l'enfer existât, elle ne serait pas trop dépaysée.

Dans la salle à manger, sur un gros bahut marqueté, avait été élevé un véritable laraire dédié à son prophète, Michel Sardou. Il y avait une photo noir et blanc du chanteur au temps de sa splendeur, un pêle-mêle de pochettes de vinyles, une photographie plus récente, sous verre, et un extrait des Lacs du Connemara brodé au point de croix :

« Terre brûlée au vent
Des landes de pierre,
Autour des lacs,
C'est pour les vivants
Un peu d'enfer,
Le Co
nnemara. »

La vieille était assise dans un fauteuil relax, en train de jouer de la zapette. Elle ne restait pas plus de cinq secondes sur un programme, mais dès qu'elle tombait sur une publicité, elle s'arrêtait et psalmodiait le slogan de la réclame. « Sanitol tout dans la maison ! » s'exclama-t-elle. « C'est fort en chocolat ! » gazouilla-t-elle ensuite.

À ses pieds, ou plutôt à l'endroit où auraient dû se trouver ses pieds si la gangrène ne s'était pas mise dedans, Predator était couché sur le balatum, doux comme un agneau. Cependant, il grogna lorsqu'il me reconnut, et fugitivement ses babines se retroussèrent sur ses crocs jaunâtres, tel un desperado qui soulève son cache-poussière pour montrer son flingue, manière de dire « déconne pas, mon pote, suis armé, et je sais m'en servir ».

La vieille était aussi sèche, noueuse et poussiéreuse qu'une javelle de sarments de vigne entreposée depuis des décennies. Posée sur un nez aussi busqué que celui de Belle-de-loin était camus, une grosse paire de lunettes à double ou triple foyer lui faisait des yeux de chouette. Sur son crâne bosselé et tavelé se cramponnaient des aigrettes de cheveux rêches et délavés qui semaient des pellicules sur ses épaules étroites. Elle n'avait que soixante-douze ans, mais le handicap, le désœuvrement, la paresse intellectuelle, et sa vacherie foncière, l'avaient précipité de manière précoce dans la sénilité. Il en fallait de l'imagination pour retrouver dans ces traits anguleux, cette carcasse gauchie, les linéaments charnus de Belle-de-loin.

Publié dans Avancement et projets

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