Un extrait d'un roman en cours d'écriture.

Publié le par Leussain

Je répondis en quelques termes laconiques que j'avais été en galère pendant presque un an mais que tout s'arrangeait pour moi, merci, il gèle à fendre pierre mais je ne dors plus dans la rue. Puis, silence radio. Je fis ce que j'avais toujours fait : j'observai les circonvolutions de mes contemporains à la manière d'un naturaliste.

Nelly Perlet, à qui j'avais montré ma zézette et qui m'avait montré sa pépette, lorsque nous avions huit ou neuf ans, était déjà mariée à un agent immobilier et fabriquait son deuxième gosse. Elle n'écrivait rien, mais inondait son mur de photos d'elle en robe de mariage, gravide, de son premier chiard à chaque étape de son développement, d'échographies du second, de ses dernières acquisitions shopping, des étapes de la construction de leur pavillon... Je ne savais pas si je l'enviais d'avancer si vite dans l'existence, une vie confortable de femme au foyer, sans surprise, balisée. Je me dis que mon pénis était probablement le premier qu'elle ait vu, et que ça n'avait pas eu l'air de la dégoûter des hommes. J'en tirai une sorte de fierté.

Thibaut Delorme, qui m'avait initié au cannabis et à la guitare sèche (je m'étais révélé bien plus doué pour rouler des joints que pour plaquer des accords), semblait avoir mal tourner et avoir régulièrement maille à partir avec les flics. En mal de valeurs, il s'était très récemment converti à l'Islam et parlait d'aller faire le Jihad en Syrie afin de défendre ses frères musulmans. Il se cherchait un nom plus exotique que celui qu'il avait hérité de ses parents, deux fervents catholiques.

Lionel Boucheron partageait des photos et des vidéos de grosses voitures et de femmes opulentes. En cela, ses centrés d'intérêt ne semblaient pas avoir évolué depuis ses quatorze ans. Je lui avais prêté cinquante balles juste avant de m'exiler pour Paname, et c'est peut-être pourquoi il n'accepta pas ma demande d'amis.

Michael Jarre, que tout le monde au collège appelait Michou à cause de ses manières efféminées, tentait de faire croire qu'il possédait une solide culture en publiant des citations puériles, censées être profondes, d'auteurs comme Marc Lévy ou Paulo Coehlo. Je ne me souvenais pas pourtant l'avoir déjà vu le nez dans un livre. Dans la braguette d'un type, oui, une fois, et j'avais gardé ça pour moi !

Guillaume Coglioni, qui s'entendait autrefois avec Thibaut Delorme comme larrons en foire, fustigeait à longueur de temps les gouvernements de droite et de gauche, qui alternaient sans qu'il n'y ait aucun changement. Fallait les pendre par les couilles, tous ces ronds-de-cuir, ces croulants, vampires, leur sucrer leurs indemnités, ces tous pourris, ah ! le FN vite ! Car Marine Le Pen la bien nommée était, selon Coglioni, la panacée, le remède universel à la connerie ambiante. Qu'on lui donne les clés de l’Élysée, et vous allez voir comment elle va la redresser la France, comment qu'elle va raser les minarets et rendre obligatoire le porc à la cantine. Comment qu'elle va mettre au pas les assistés, les cas sociaux qui vivent mieux des allocations qu'un salarié de son travail. Et rétablir la peine de mort ! Pour les pédophiles, qu'on leur coupe les couilles ! Et puis l'Europe, hein, la fumisterie !... Ah mais ! on pouvait pas accueillir toute la misère du monde ! Chacun sa merde ! Qu'on ferme les frontières ! Il était pas raciste, notez, il avait des amis arabes.

Occupé à vomir des torrents de haine, Guillaume Coglioni oubliait un peu vite que son grand-père était un rital qui avait fui la misère de la botte, après la première guerre mondiale et que, techniquement, il n'était pas non plus un français de souche. Je cliquai sur « ne plus suivre Guillaume Coglioni » ; même si j'avais maintes fois entendu ces idioties réactionnaires de la part de Screech, rien ne m'obligeait à supporter celles d'un camarade de classe avec lequel, au fond, je n'avais jamais eu d'affinités.

Publié dans Avancement et projets

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