Shebab.

Publié le par Leussain

   Un matin que je débauchais à six heures (par chez moi, « débaucher », c'est terminer sa journée de boulot ; je te le précise au cas où tu serais civilisé, donc parisien, donc civilisé), j'avais une dalle affreuse-affreuse, comme si toute une tribu de soudanais avait crié famine dans mon ventre. Je possédais en ce moment-là une Mazda MX-5, un minuscule cabriolet deux places, voiture de gonzesse s'il en est mais amusante à conduire et nerveuse comme un pur sang, un vrai petit kart homologué route.

   Le type qui me l'avait vendue avait eu l'idée idiote de la rabaisser d'une dizaine de centimètres. « Une canette de Coca passe pas dessous », m'avait-il prévenu, et effectivement le moindre dos d'âne s'avéra difficile à négocier. Ce serait maintenant, avec tous ces gendarmes couchés qu'on nous met dans les zones sensibles, à cause de ces petits cons de mioches qui pensent pas à regarder quand ils traversent la route, ça serait maintenant je lui prendrais pas, sa caisse. Ou alors je ferais mettre les amortos d'origine. C'était la parenthèse kéké tuning...

   Et donc, ce matin-là, j'avais tellement la dalle que je piquais un petit cent-dix sur la départementale qui s'étirait bien droite jusque chez moi. Je sais, c'est pas bien, mais les piétons ont rien à foutre au milieu de la route à six heures du mat, non ? C'est au dernier moment, quand mes phares l'ont attrapé, que j'ai vu la mignonne boule de poil gisant sur l'asphalte dans sa girandole de tripes. J'ai rien pu faire. Ç'aurait été un clodo cuvant son litre, c'était pareil, j'étais lancé. Puis les plaquettes de frein, ça coûte un bras.

   Telle la baleine avalant Jonas, ma petite miata n'a fait qu'une bouchée du cadavre. Elle l'a traîné sur cinquante mètres, j'entendais les os racler, la caisse éplucher ce qui restait du greffier, et puis elle l'a relâché. Cinq minutes plus tard j'étais chez moi, consterné. Je voulais vite voir si y avait du dégât. Faire un constat avec un chat vivant, c'est déjà pas simple, y a incompréhension mutuelle, mais avec un chat crevé c'est même pas la peine d'essayer, tu sais même pas à quel morceau t'adresser.

   Bon, je me penche et j'inspecte. Juste un carter en tôle légèrement tordu. Mais alors, le carnage, littéralement !... Du poil et de la bidoche cuite à point, collée au châssis. La fusion entre la machine et l'organique ! Et c'est que ça sentait le barbecue, là-dessous ! En fermant les yeux, tu te voyais au bord d'une piscine, retournant les saucisses et les côtelettes, un Ricard bien tassé en pogne ! T'entendais même tinter les boules de pétanque ! Une promesse d'été entre potes ! Fumet fameux, pas gerbant du tout. Moi qui mourais de faim, ça m'aiguisait l'appétit, ça m'essorait le boyau. J'avais presque envie de racler le châssis pour mettre tout ça entre deux pains pita arrosé de sauce blanche, fourrure comprise !

   Eh quoi ?! Prends pas ton air scandalisé ! Qu'est-ce que tu crois qu'il met l'arabe qui fait semblant de pas parler li français, dans ton kebab ? De l'agneau ? Tiens, fumes !... De la dinde, des rognures de lépreux, du pneu éclaté, des vieilles capotes usagées collectées au bois-joli, l'excision de la petite dernière, les déchets de la chirurgie esthétique de Zazie, du canasson, peut-être bien, mais de l'agneau certainement pas ! Et puis y a l'ingrédient secret. Du chat de bourgeois, savamment engraissé à la pâtée trois étoiles et à la croquette bœuf-carottes ! Tu me crois pas ? Regarde la vidéo.

Comme quoi ça peut arriver à tout le monde, la première fois que j'ai vu cette vidéo, j'y ai vraiment cru. On ne le répétera jamais assez : il est vital d'aiguiser son sens critique.

Publié dans Porte-nawak

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article