Premiers paragraphes d'un prochain roman

Publié le par Leussain

    Quand la vie vous jette à la rue, il faut apprendre vite. Par exemple, la manière la plus efficiente de mendier. Tendre la main. Faire la manche. Demander l'aumône. Quêter.

    Mendier.

    C'est pas dans la nature humaine, de mendier ; en tout cas c'est pas dans la mienne. Ça en demande, du courage, pour demander à un inconnu un service qu'on sait qu'il ne vous rendra probablement pas. C'est se mettre en position de faiblesse. D'ailleurs le gueux expérimenté sait qu'il est préférable de mendier assis, rabaissé au ras du béton, pour que les privilégiés le contemplent de haut et que leur fric coule dans sa main tendue comme par gravité. Mendier debout, ça ne fonctionne pas, ou alors faut s'y coller à la roumaine, ou punk à chien, à la tchatche et à l'agressivité, et ce n'est plus mendier, c'est « taper ». C'est encore plus indigne qu'indigne.

    Bon. Mémorisez bien mes conseils, on n'est jamais trop prudent.

    Vous vous postez à un endroit stratégique ; un trottoir étroit sur lequel les gens sont obligés de passer, où ils ne peuvent pas ne pas vous voir ; devant la sortie d'un grand magasin, c'est parfait – pas l'entrée, attention –, pour qu'encore à leur joie d'avoir filé un peu de leur blé au PDG d'une grande compagnie, ils soient frappés de honte, de commisération et de remords en voyant le déchet humain répandu sur le trottoir comme une flaque de dégueulis. Vous, au cas où vous n'auriez pas compris. Faites attention à ne pas être habillé de neuf, ce ne serait pas sérieux, vous passeriez pour un dilettante de la misère, mais évitez quand même les nippes de clochard pouilleux et dégueulasse, et planquez la bière de pochard, ou ils renâcleront à s'approcher, refuseront tout contact, comme si la mouise était une maladie contagieuse.

    Bien sûr, la plupart des gens vont faire le détour le plus large possible pour éviter de se confronter à l'épave incolore – mais pas inodore, l'épave – qui gâche leur bel élan ; ce sont les mêmes qui vous collent au cul en bagnole, qui maintiennent bien-bien leurs distances de sécurité lorsqu'ils sont piétons. Dès que vous restez immobile, vous faites partie du paysage urbain. Vous vous fondez dans la grisaille. Certains vous enjambent nonchalamment comme s'ils évitaient une crotte de chien. D'autres la jouent finaud et tripatouillent leur téléphone portable pour éviter de vous voir. Ce sont peut-être de braves gens, qui paient leurs impôts, trient leurs déchets parce que c'est bon pour la planète, et achètent la chanson annuelle des Enfoirés au profit des Restaurants du Cœur. C'est juste... qu'ils ne veulent pas vous voir. Vous êtes un avenir possible mais inenvisageable. Le reflet déformé de la réalité. Votre vision ne leur est supportable que sur l'écran d'une télé écran plat haute-définition.

    Mais si vous parvenez à accrocher leur regard, que vous jetez un pont entre vous et eux, oui, il y a des chances pour qu'ils reconnaissent un autre être humain sous les hardes, et plongent les mains dans leurs poches pour y puiser des ronds ou du faf. Si vous possédez un chien – ou qu'un chien vous possède –, ou encore mieux : un enfant en bas-âge – pas trop moche l'enfant, mais pas trop frais non plus ; le juste milieu, encore – c'est toujours un plus. Les gens n'ont véritablement de compassion que pour les animaux et les enfants. Les petits vieux séniles, à la rigueur, les émeuvent, ils leur rappellent leurs aïeuls. Les adultes dans la force de l'âge ne leur inspirent guère de pitié. Quelle que soit la merde noire dans laquelle ils se trouvent, c'est sûrement qu'ils l'ont bien cherchée.

    Qu'ils se sont laissés aller.

    Qu'ils sont fainéants.

    Que la drogue ou l'alcool les tient dans ses serres. D'ailleurs les quelques âmes assez charitables pour vous donner quelque viatique vous le préciseront bien : c'est pour acheter à manger, pas pour boire ou fumer des joints.

    Je n'avais pas de chien, encore moins d'enfant, et je n'avais jamais aimé ni l'un ni l'autre, des créatures trop promptes à chier partout et à brailler pour n'importe quoi. Et puis depuis un an que j'étais dehors, j'arrivais tout juste à conserver le peu de gras que j'avais autour des os. Une autre bouche à nourrir ? Non merci... Un clébard, quand on s'en lasse, on peut l'abandonner en l'attachant à un arbre, mais un gamin c'est plus compliqué, c'est des tracasseries administratives.

    Je m'étais posté rue Royale, dans le huitième, à quelques mètres de la clinquante boutique Chanel. Faut pas croire, les rupins sont pas les plus charitables, bien au contraire, le fond de leurs poches est doublé de peau de hérisson, mais si la lubie les traverse de sortir un billet, il est invariablement d'une couleur qu'on ne voit pour ainsi dire jamais, même que la caissière d'un Super U les prendrait pour des billets de Monopoly. Ils n'ont pas le sens de la mesure, ces rupins...

    Il était treize heures et je crevais de faim. Je regardai le fond de ma sébile. Quelques piécettes. Les rombières en grande toilette m'ignoraient ostensiblement, serrant leur bichon contre leurs miches comme si j'avais été le prédateur naturel de leur foutu clebs ; mais putain, j'avais tué moins de bêtes que celles qu'elles portaient sur le dos cousues ensemble.

 

Publié dans Avancement et projets

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Ferré 23/04/2015 22:06

Et une horrible faute d'orthographe défigurait aussi ma pauvre SDF !

Ferré 23/04/2015 22:04

Elle était assise, ses jambes croisées que réchauffait un collant de laine miteux, cachées sous une longue jupe bariolée. Plusieurs épaisseurs de pull-overs troués et défraîchis recouvraient son corps maigre, lui conférant un embonpoint factice. Un large châle aux couleurs criardes recouvrait ses épaules. Un bonnet de ski rouge, enfoncé jusqu’aux oreilles, laissaient échapper des boucles blondes de princesse, seule richesse de cette femme aux joues pâles, amaigries. Les yeux immenses, couleur de cendre, semblaient dévorer le visage anguleux.
C'est ma SDF à moi !

Leussain 13/04/2015 02:59

"Une écriture hiératique", c'est à dire illisible, qui ressemble à des hiéroglyphes.
Je vois ce que tu veux dire, pour le langage parlé, mais je suis pour le mélange des genres. Les romans au style trop ampoulé m'ennuient, mais les polars pourris d'argot m'emmerdent tout autant.
PS : l'élite belge, ça ne compte pas.

Leussain 24/04/2015 06:50

T'as laissé un commentaire sur analzon ? Fais ton devoir citoyen.

Freharte 20/04/2015 20:00

Écriture hiératique est une simplification des hiéroglyphes (la deuxième). Donc c'est bof. C'est plus adéquat dans le cas d'une posture. Mais bref, cette nouvelle est franchement bien. Pour être chiant, j'aurais souhaité plus de descriptions de l'environnement et des gens.
Mais j'adore.

Freharte 12/04/2015 20:38

Il sent bon ce début. Concentre-toi sur le langage parlé pour décrire l'absurdité du monde, tu excelles dans ce style. Oublie le vocabulaire trop "académique", ce n'est pas toi (un exemple parmi d'autres dans ta nouvelle du Dieu Ventre, tu parles d'écriture qui devient hiératique, ça ne convient pas - erratique peut-être? - et ils sont nombreux ces mots inconvenants, tu pourrais passer pour son homophone).
Bref, tu as du talent, ce qui manque à 99,9999999% de la plèbe. Je suis convaincu qu'un jour tu sortiras de l'ordinaire pour faire partie de l'élite; à ce moment tu penseras à moi pour qui c'est le quotidien. Tu vas voir c'est facile, il faut juste de la passion et de la volonté.