Une entrevue avec Didier Fédou.

Publié le par Leussain

Bangeourre.

J'étais en train de me couper les ongles de pieds quand je me suis dit : "tiens, pourquoi je n'interrogerais pas un auteur indépendant ?". J'y peux rien, les bonnes idées me viennent comme ça, dans les moments les plus incongrus. J'ai donc posé quelques questions à un des auteurs indépendants dont la prose à ma faveur et dont je viens de boucler avec délectation la lecture du second tome des Terres de Légendes : Didier Fédou. Entre un maquereau évidé et une nouvelle, il m'a répondu.

Va t-il nous éviter les lamentations obscènes de l'écrivain professionnel pour qui l'écriture est un calvaire, une tortuuuuuure affreuuuuuuse, c'est ce que nous allons voir immédiatement.

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Bonjour Mellyan, nom, âge, profession ? Quel est ton parcours scolaire et professionnel ?

Didier, 36 ans, dans le commerce. Rien de bien croustillant après : scolarité jusqu'au Bac en sciences, un essai de DUT en biologie où j'ai très vite trouvé mes limites, et puis chercher du boulot.

Depuis quel âge écris-tu ? As-tu gardé un extrait d'une de tes premières histoires ?

Depuis que j'ai 12 ans ! J'avais tout gardé : manuscrits, brouillons, notes, plans, dessins, cahiers, et puis au fil des déménagements, il a parfois fallu faire un tri. Il doit bien me rester quelques extraits, au fond d'un carton, mais peu importe, les archives sont surtout dans ma tête. Et le matériel valable inventé à cette époque subsiste désormais sous une forme plus évoluée dans mes histoires actuelles.

Combien de livres lis-tu par an ? Et quel genre littéraire a tes faveurs en tant que lecteur ?

Je dirais au moins une douzaine, minimum. C'est pas énorme, mais j'ai pas des masses de temps. Mes préférences vont au fantastique, bien sûr, à la fantasy, et à la science-fiction post-apocalyptique. J'aime bien le Steampunk aussi, mais j'en lis peu. Quel que soit le genre, il faut qu'il y ait une bonne dose de réalisme, quelque chose qui donne l'impression de réalité, même si ça parle de fantômes ou de dragons. Je lis aussi de plus en plus d'auteurs indépendants.

Quels sont les auteurs qui t'influencent le plus ? (Marc Lévy n'est pas une réponse valable) Quels sont ceux que tu ne peux vraiment pas encaisser ? (Stephen King n'est pas une réponse valable)

Qui m'influencent : à la base King, Tolkien, Howard, puis plus récemment Moorcock, Brussollo, MacCarthy, Pratchett, Doyle, Barjavel, Daeninckx, Masterton, et d'autres. Que je peux pas blairer : désolé pour leurs fans, mais je dirais Werber et Koontz. Werber, encore, je mets un bémol, parce qu'il m'a souvent mis sur le cul (les thanatonautes, les fourmis) tout en me décevant (l'arbre des possibles, l'empire des anges). Koontz, parce que c'est surjoué, forcé, et pourri de clichés 100% made in USA comme une sitcom.

Pourquoi avoir choisi de sortir de la voie de l'édition traditionnelle pour proposer ton travail uniquement au format numérique ?

L'édition traditionnelle est bouchée. Je tente de faire mon trou depuis bien avant le numérique et j'ai eu le temps de le constater. Le numérique, on connaît ses avantages. Un champ d'action infini, et la liberté. Pour les mauvaises langues : j'en suis venu au numérique et l'auto-édition pour cette liberté, justement. Pas par dépit. Je ne vois aucune raison à mettre un intermédiaire entre moi et les lecteurs.

Où peut-on se les procurer ?

Amazon, évidemment. Kobo, par extension la Fnac, et les versions papier sur Lulu.

Et ça paye ?

En toute transparence, j'ai gagné un peu moins de 300 euros net sur l'année 2014. C'est peu, à vue d'oeil, mais je n'ai pas vraiment de points de comparaisons. Si on rapporte cette somme à un taux horaire, ça doit se situer à 10% du Smic en Roumanie un jour de grève. Fais-je tout ça pour l'argent ? Hé, ça se saurait !

Combien d'heures par jour consacres-tu à l'écriture ? Arrives-tu à combiner facilement vie professionnelle, vie familiale et ta passion pour l'écriture ?

Pas assez : je dois tourner à quelque chose comme une à deux heures par jour les bons jours, et encore dois-je me lever à 3 ou 4 heures du matin pour disposer de ces délais. Non, c'est pas facile de combiner toutes ces vies. Le boulot est vital, ma femme et mon fils me sont indispensables, alors je triche : je réfléchis à mes scénarios tout en laissant travailler les mains, j'ai un carnet pour écrire aux toilettes, dans les salles d'attente, en attendant mon fils à la sortie de l'école. J'ai des cahiers pour écrire tout en surveillant la casserole de nouilles ou en déjeunant. En fait, j'écris tout le temps, même si ce n'est que dans ma tête. Alors, quand je passe pour de bon à mon bureau, pour réellement écrire mon manuscrit, c'est presque du texte définitif. Presque... Fut une époque où, jeune, célibataire, vivant seul, j'avais beaucoup de temps pour écrire, mais je le gaspillais en jouant à la pléstécheune et j'en étais parfaitement conscient. Alors je sais que mon rythme de travail aujourd'hui est court et dense, mais qu'il me convient, parce que je n'en ferai pas plus, sinon.

Quelle est ta manière de travailler ? Tu écris directement sur ordinateur ? Combien de corrections/relectures fais-tu ?

Je travaille à l'ancienne, tout à la main. D'une ou deux idées qui se télescopent, sort une ébauche d'histoire. Elle tient sur quelques lignes, et si je "sens" que ça va le faire, je triture et développe, je cherche à y inventer des liens, des coups de théâtre, quelque chose qui fera que ce sera une histoire un peu étonnante. Là, c'est le stade du scénario, où je définis les scènes, les personnages, les moments importants. Comme ça tient sur quelques pages, c'est très facile de raturer, recommencer, enlever et ajouter. Ensuite un premier jet manuscrit. Une relecture. Saisie à l'ordinateur (qui sert aussi de relecture), puis encore relecture, j'y refais encore un tour pour la mise en page, ensuite c'est l'envoi aux amis pour béta-lecture. En fonction des avis, je corrige ce qui doit l'être, et puis généralement, je mets en ligne, si c'est une nouvelle. Pour un roman, je préfère laisser reposer quelques mois avant de relire encore une fois. On a des surprises comme ça : j'ai ainsi balancé deux manuscrits entiers, ils ne me "parlaient" plus, et un autre projet va être repris de presque zéro. Je travaille donc comme une fourmi : organisé, industrieux, un peu maniaque.

Ton entourage, tes collègues, ta famille, tes amis, savent-ils que tu écris ? Quels sont leurs points de vue ?

Ma famille le sait (faudrait être franchement nouille pour pas le voir), ainsi que quelques collègues, mais j'en parle très peu, alors ça n'a pas un gros impact sur mes relations. On me demande plus souvent de corriger les fautes dans un courrier que si mon prochain manuscrit va dépasser les 100 pages ! C'est très bien comme ça. En parler peu, ça évite de prendre la grosse tête (genre se présenter aux gens avec une voix très parisienne : oui, je suis écrivain...). Au début, le point de vue des gens, surtout quand je précise être auto-édité, c'est "ah ouais, c'est bien..." avec un enthousiasme débordant. Quand je rajoute que ça fait quelque chose comme 25 ans que je fais ça et que je suis en vente sur le net, ça interpelle un peu. Et quand je dis que je gagne (un tout petit petit petit peu) du pognon, et que je suis lu au Brésil, au Japon ou en Australie, ça fait de suite plus sérieux. J'espère qu'un jour, à force de rabacher ces faits, on considèrera les auteurs indépendants autant que ceux dont on achète les livres au supermarché, entre le PQ et la crème fraîche.

Combien de romans achevés as-tu à ton actif ? Et de nouvelles ? De quel récit es-tu le plus satisfait ?

Achevés et en vente, deux. Dont un en deux tomes. Les nouvelles achevées et en vente, onze. Ce dont je suis le plus satisfait, c'est "Les Terres de Légendes", parce que c'est MON heroic-fantasy. J'y ai mis presque toutes mes rêveries de gosse dedans. J'ai aussi essayé d'en faire un monde "réel", ce qui était un exercice très intéressant. Mes béta-lecteurs étaient enthousiastes, alors que j'avais de grandes craintes, les premiers retours des lecteurs confirment leur avis.

Et lequel s'est le mieux vendu ?

"L'Ogre", une nouvelle polar-fantasy, qui se déroule justement dans l'univers des Terres de Légendes. Alors voilà un petit scoop : il est fort probable que le capitaine Luderik Aghraddon, improbable mélange en armure de Holmes et Eastwood, revienne pour une nouvelle aventure.

Combien de temps mets-tu pour écrire un roman ?

Il faut préciser la question. Si c'est pour un premier jet correct, quelque chose comme un an. Si c'est de A à Z, avec les corrections, les reprises pour que ce soit bien conforme à ma vision, les réécritures parce que j'ai évolué, les périodes de maturation et de doutes, ça peut dépasser les dix ans... Heureusement, je mène toujours plusieurs projets de front, ce que fait que j'avance quand même.

Pour toi, l'écriture, c'est une psychothérapie bon marché ou autre chose ?

Oui. Certainement, même. Ado, j'étais pas génial, jusqu'à ce que je me mette à scribouiller pour de bon : j'aimais ça, je le faisais bien, enfin quelque chose où j'étais doué. Quand j'étais en colère ou en peine, je pouvais le sortir. Quand j'avais besoin de m'évader, je pouvais aussi. Aujourd'hui, je ne sens plus le besoin de me psychothérapitiser tout seul, l'évasion et le plaisir de partager mes histoires me suffit. C'est l'Ecriture qui est devenue besoin, plus qu'écrire pour exprimer un besoin.

Y a t-il des thèmes récurrents dans ce que tu écris ?

Difficile à dire. Auteur de fiction de distraction, des thèmes ou des messages seraient plus dans l'esprit d'un auteur plus intellectuel. Rien ne l'empêche, bien entendu, mais je ne cherche pas à dire quelque chose entre mes lignes. Je raconte juste des histoires, et s'il y a des récurrences, ça vient après, ce n'est pas mon but principal. Bon, y'a quand même des thèmes qui ressortent assez souvent pour que ce soit significatif. La peur d'une entrée en guerre, par exemple, dans "Lettres du Front", dans "Les Terres de Légendes", et dans un prochain roman. La peur de devoir partir lutter contre l'élément dangereux de l'histoire en laissant sa famille derrière, sans trop de protection (ce qui ressemble assez au thème précédent), comme dans les deux exemples déjà cités, mais aussi dans "Au clair de l'aube" ou "Le chatiment de l'Ange". Je me rends compte que, plus jeune et débutant, dans mon domaine de compétences, les thèmes étaient plus naïfs : des histoires de terreur, donc on mets des monstres. Et pour faire de plus en plus peur, faut des monstres de plus en plus gros et de plus en plus crades. Aujourd'hui, je préfère travailler sur des peurs plus profondes, plus réelles, universelles. Moins montrer ce qui fait peur et plus le suggérer. Décrire des situations terrifiantes qui peuvent arriver. Tout le monde craint pour sa famille, que ce soit à l'approche de soldats, de criminels, de monstres ou de fantômes. C'est pas que je veuille choquer, mais c'est important de parler de ces choses-là.

Sans trop entrer dans les détails, parle-nous de ton prochain projet.

Lequel ? Allez, le plus gros, le prochain roman. Le pitch : un haut-gradé de l'armée subit des tests de recrutements à un poste qui paraît non seulement très important, mais aussi très secret. Ailleurs, un pauvre gars découvre par hasard un étrange objet : un cercle de métal, une fine couronne, qui à le pouvoir de geler le Temps. Entretemps, notre militaire obtient le poste, consistant à surveiller un prisonnier. Il s'étonne : tant de moyens et de précautions pour un seul prisonnier ? C'est qu'il ne s'agit pas d'un prisonnier ordinaire, mais d'un authentique ange...

A part celui qui pose cette question, y a t-il d'autres auteurs indépendants qui méritent d'être lus ?

Faudrait que j'ai plus de temps pour lire pour répondre correctement à cette question. Parmi mes bonnes découvertes (les miennes à moi à mon avis qui vaut ce qu'il vaut, hein...), en plus de celui qui a posé cette question, je citerai Murphy Myers, très prometteur, les piliers Jacques Vandroux et Chris Simon, Paul Blanchot, très varié et imaginatif, Nicolas Tison, prometteur aussi, Iman Eyitayo, pour son premier tome qui donne envie de voir les suivants. Repose-moi cette question dans un an, je citerai sans doute d'autres noms. Les auteurs Indés évoluent, leur écriture s'affine, des auteurs avec de l'expérience se lancent, ce qui remonte le niveau, et c'est bien. C'est comme ça qu'on se débarrassera de l'image de piètre qualité de l'auto-édition. Note de l'interviouveur : c'est sûr qu'une majorité de pignoufs s'étant improvisés écrivains, inondant Amazon, les Editions du net, Edilivre, etc, de textes sans intérêt truffés de fautes d'orthographe porte tort à un noyau d'auteurs passionnés et sérieux.

Que dit ta boule de cristal sur l'avenir du livre ? Lira t-on toujours dans cent ans ? Plus immédiatement, les liseuses vont elles tuer le papier ?

J'espère bien qu'on lira toujours, ma boule est un peu floue. Je pense que le papier va résister encore un bon moment. Les liseuses, c'est un certain prix, le papier, c'est increvable, ça se trouve pour rien en vide-greniers, on peut le faire tomber et rien à foutre. Les deux formats vont coexister. Je pense aussi que si le numérique va flinguer le livre de poche en tant que support, le papier va évoluer sur un contenu de plus en plus qualitatif, le BEAU livre, avec papier luxe, photos haute qualité, reliure classe et tout, chose qu'une liseuse ne peut égaler.

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Tu peux suivre les folles aventures de Didier Fédou sur son blog.

Publié dans autour de l'écriture

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Freharte 08/02/2015 01:19

Cette "littérature", c'est de la merde.
Surtout par son odeur qui fait sombrer dans l'oubli l'essence même de la littérature, le naturalisme.
Le-saint, mon ami, va droit au but, raconte une histoire. Pas cette médiocrité sans âme.