Les Russkoffs.

Publié le par Leussain

Bangeourre.

De François Cavanna, je ne connaissais que le personnage gouailleur qui avait menacé Bukowsky de lui mettre son poing sur la gueule à Apostrophes (quelques minutes après avoir dit que le bonhomme était un grand écrivain), ainsi que le pilier historique de Charlie Hebdo dont j'appréciais autant les chroniques qu'elles me mettaient parfois hors de moi.

J'ai lu "les Russkoffs", et j'ai de nouveau pris une belle claque littéraire, tu sais, de ces claques qui te ramènent méchamment à ta place d'obscur écrivaillon. Cavanna y narre sa déportation en Allemagne pendant l'occupation et dans le cadre du STO (Service de Travail Obligatoire), pour travailler dans une usine d'obus, employé comme main d'œuvre quasi gratuite par les Boches. J'ai dans l'idée qu'il n'aurait pas vraiment été d'accord avec les propos de la demoiselle Zaz, selon laquelle à Paris, sous l'occupation, il y avait une certaine forme de légèreté... Cavanna raconte le froid, les brimades, les bombardements dantesques sur Berlin, la violence et la déshumanisation, et surtout la faim qui lui tenaille le ventre et qui traverse d'un bout à l'autre ce fabuleux roman (d'ailleurs un jour, j'écrirai un livre dont le thème principal sera la faim, tant je crois que l'inanition creuse l'individu jusqu'à faire apparaître l'animal qui est en lui). En toile de fond, Cavanna brosse une sublime histoire d'amour avec une prisonnière russe réduite comme lui à l'esclavage ; une histoire d'amour tragique, ce sont les plus belles. Les dernière lignes, les dernières pages, magnifiques, de ces pages qui comptent pour la littérature et qui marquent le lecteur au fer rouge, m'ont hérissé le poil comme peu d'auteurs ont réussi à le faire. Cavanna me semble être le pendant humaniste de Céline, aussi talentueux que lui, aussi franc du collier et faisant un aussi bon usage de l'argot que le médecin des petites gens, mais si LF Céline était un salaud avec lequel je n'aurais certainement pas pu supporter une conversation, Cavanna était sans doute un homme bien, droit dans ses bottes, le genre de mec que j'aurais aimé connaître. Je l'aime, et s'il n'était pas mort en début d'année, je lui aurais bien écrit pour lui dire que je l'aime.

C'est juste beau à chialer. Pourquoi les Russkoffs n'a t-il pas obtenu un prix Nobel de littérature ou à tout le moins un Goncourt ou un Renaudot ? J'en sais foutre rien, mais c'est bien la preuve que tous ces prix ne signifient rien. Bouge pas, je vais voir sur le net si je ne peux pas te trouver un extrait qui appuiera mes assertions.

Ah voilà, attention c'est assez long, j'ai même retrouvé un des extraits qui m'a le plus ému de par la colère qui s'en dégage :

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Tout ça parce qu'un triste con archi-dingue écumant a froidement foutu le feu au monde. Et que des cons gâteux et se croyant roublards l'ont laissé faire, l'ont encouragé sournois, se figurant pouvoir arrêter le fauve enragé quand il aurait dévoré juste ce qui les gênait dans leurs petites têtes de boutiquiers merdeux... Rien à foutre! Vous m'avez foutu là, connards sanglants, connards gâteux, vous m'avez volé mes seize ans, et toutes mes autres années depuis, et aujourd'hui mes vingt ans — c'est pourtant vrai qu'ils m'ont embarqué juste le jour de mon anniversaire : 22 février 1943, ô amateurs de dates symboliques! — et bon, faites-la, votre guéguerre, vous n'avez pas su, vous n'avez pas voulu l'éviter, au fond vous aimez ça, le grand chambard qui vous arrache à l'usine, à bobonne, à l'apéro, aux discussions chiantes, à la morne baise conjugale, qui fait de vous des aventuriers irresponsables, des tueurs légaux, des violeurs farouches avec permission du haut commandement, des grands fauves sauvages pas plus loin que la laisse, vous aimez ça, fumiers, lavasses, conformes, honnêtes gens, tas de merde. Vous marchez à la Patrie, à la Liberté, aux Droits de l'Homme avec majuscules, mais vous laissez en même temps ceux d'en face se saouler de romantisme pour sacs à bière, de délire mégalo collectif, vous prétendez aimer les lumières et vous regardez tranquillement la haine forger ses aciers et gueuler ses gueulements d'assassins. Vous êtes des cons, des salauds et des aveugles volontaires, vous regardez l'épouvante de demain se tricoter sous vos yeux, impunément, insolemment, et vous, vous jouez à la pétanque. En 35, quand il a envahi la Rhénanie avec une armée d'opérette, il violait du sacré. Un traité archi-garanti. C'était un premier pas. Au bluff. Il risquait le tout pour le tout. Il est joueur. Vous aussi, mais lui, il a plus d'estomac. Il jette sa peau sur le tapis. Il y croyait pas, il se disait ces cons-là, ces panses à foie gras, ils vont me rentrer dans la gueule, c'est pas possible, et alors je serai foutu, la dictature du surhomme ça ne survit pas à une déculottée, ils vont me pendre par les couilles, merde, qu'est-ce que j'ai la trouille, merde, qu'est-ce que je jouis, ça c'est du poker! Il a fermé les yeux, et il a risqué le coup... Et rien. Rien du tout. Il n'en est pas revenu ! Il s'est essuyé la sueur. Il a compris qu'il pouvait tout se permettre, ces tas de merde ne bougeraient pas. Ne bougeraient que quand il serait trop tard... Pourtant, l'armée française était forte, prestigieuse, elle entrait comme dans le beurre, avec la bénédiction de la Société des Nations, il y avait violation flagrante d'un traité garanti par elle, pas un seul mort, l'Adolf retournait à la niche, fin du Nazional-Sozialis- mus (prononcez « Natssional-Zotssialismouss », vous me ferez plaisir). Mais les Français à petit bedon et à double menton, mais les Anglais à pébroque et à melon n'avaient en tête que l'hydre du bolchevisme (signez- vous), la hideuse vorace pieuvre de l'Est, les idées malsaines contaminant l'ouvrier d'Occident (souvenez-vous des mutineries de 17)... Susciter un ogre en face de l'ogre pour que s'entredévorent les deux ogres. Ça, c'est de la haute politique, ça ! Crevez, connards, crevez, roublards, crevez, patries, idéologies, utopies, combines ! Je n'ai qu'une vie, et rien après. Je n'ai qu'une vie, vous n'en êtes que le décor, vous, vos idées, vos idéaux, vos intérêts sublimes ou miteux, tout ce qui vous aide à oublier que vous allez crever, que vous n'êtes que de brefs instants de conscience, que vous n'êtes sur terre que pour, avaler par un bout et chier par l'autre, et que vous ne pouvez pas vous faire à l'idée de n'être que ça. Moi aussi, je ne suis que ça. Et alors? Ça me convient. J'aurais pu choisir, j'aurais peut-être voulu du sublime... Non, là, je déconne. Ce qui est, est, c'est marre. Je suis là, j'y suis bien, je suis moi, moi tout seul. Je ne suis pas un maillon de la chaîne. Je ne dois rien à personne. J'ai tout à redouter de tout le monde. Vos exaltations ne sont pas les miennes. Vos lourdes conneries d'hommes qui savez-ce-qui-est-bon-pour-moi-et-qui-décidez-en-mon nom, vos appels à l'héroïsme - quand - il - est - trop - tard - et - qu'il - n'y - a - plus - qu'à - mourir - crânement pour-sauver-l'honneur, vos sacrifices sublimes, vos reniements discrets, vos ardents flamboiements pour des causes « qui nous transcendent », je les emmerde. Je ferai semblant, si ça devient dangereux. Hurler avec les cons. Car vous êtes féroces, encore plus féroces que cons. Vous n'aurez pas ma peau. En tout cas, pas de bon cœur. Vos jeux de cons, je suis spectateur.

Publié dans critique livre

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