Terres de Légendes.

Publié le par Leussain

Bangeourre.

J'ai été présenté à Didier Fédou par gougoule, le meilleur ami de l'écrivain. Fred Soulier, Didier Fédou. Didier Fédou, Fred Soulier. Avec un blase pareil, qui évoque la France qui se lève tôt, et le terroir aussi bien que le camembert bien fait ou le pinard de Bourgogne, on est tout de suite certain de pas avoir affaire à un pseudo.

Et donc, sur le blog du bonhomme, entre deux articles à visée mercantile, je tombai sur un très intéressant billet, où je pus juger du bon aloi de sa prose, de sa droiture grammaticale, de sa justesse orthographique, bref, pas un de ces écrivaillons du dimanche qui se lancent dans l'écriture comme on se met au tai-chi, en dilettante, pour meubler son temps libre. Ca pourrait paraître la moindre des choses, d'écrire dans un français à minima scolaire, lorsqu'on a des prétentions d'écrivains, mais ça n'est pas évident pour tous ceux qui s'y collent.

Pour tenter de vendre ma came, je me fais publicitaire, putassière, je racole sévère, et je suis donc inscrit sur un nombre considérable de groupes fessebouc en rapports avec l'écriture. Je vois régulièrement passer des zozos tout feux tout flamme dont le style frôle l'analphabétisme - qui a raconté son enfance bafouée, qui a mis en scène le 4000ème commissaire de polar français, qui a pondu la douze-millième histoire de vampires de l'année... Brrr... En général, avant même la fin de sa phrase, on a compris que l'individu(e) n'a jamais lu un putain de livre, ou alors rien d'autre que du Marc Lévy et du Fantomette.

C'est pourquoi c'est toujours une surprise, autant qu'une source de concurrence potentielle, de rencontrer un auteur dit "amateur" nanti d'un solide bagage littéraire. Il n'empêche, je préfère juger sur pièce ; il m'est arrivé de lire d'excellents articles ou chroniques d'écrivains qui, une fois passés sur un mode narratif, produisaient simplement de la merde. Oui, il faut juger un auteur sur un texte dans son intégralité, et pas sur un extrait ou sur son nom à consonance AOC.

Souvent itou, je lis des gâte-papiers éplorés qui se lamentent en do et en ré mineur de n'avoir vendu aucun exemplaire de leur chef d'œuvre (en général, c'est leur premier et dernier bouquin) au salon du livre et de la sardinade de Trifouillis-les-Oies auquel ils étaient invités. Ah, mais si le but était de gagner de l'oseille, mon loulou, tu te diriges droit vers une faillite morale, droit vers ton petit Waterloo personnel ! Toutes ces heures penchées sur ton ordinateur ou la feuille blanche vont surtout te rapporter une scoliose et des lunettes à cul-de-bouteille ! Si tu voulais faire du fric, t'as tapé dans le mauvais filon, fallait aller poser du carrelage au noir, tailler des haies, ou des pipes sur le parking du routier, pour les moins délicates !... Je le serine à longueur d'article : la seule bonne réponse à fournir quand on te demande pourquoi tu écris, doit être : "J'en sais foutre rien, motherfucker" Fin de cette longue parenthèse.

Bon alors, que tu t'impatientes, le gazier Fédou, ça vaut le coup de mettre trois balles dedans (si je puis dire) ? Moi aussi, je me le suis demandé, avec ce mélange de goguenardise et de condescendance qui agace tant (si, si). Je me suis donc plongé dans ce qui semble être le magnum opus (qu'il me signale si je me trompe) du monsieur susnommé.

Terres de Légendes est une sorte de guide du routard pour un monde féérique, car tu t'en doutes, il s'agit d'un roman médiéval-fantastique (j'aime pas le terme anglo-saxon "héroic-fantasy"), et pas d'un traité de physique quantique, non plus qu'un essai sur le mode de vie esquimau. L'intrigue n'a rien que de très classique : un "élu" est transporté de notre monde merdeux à un autre bien plus beau, Erya, sur lequel s'ébattent à peu près toutes les créatures de notre folklore international, du Nain à l'Elfe, en passant par le Kobold, le gnome et ces petites salopes de fées allumeuses. Il va lui falloir défaire un ennemi omniscient et omnichiant, un Ben Laden en plus méchant et en moins lâche : Morwenn Le Pourpre, qui comme tous les dictateurs de l'univers a juste envie de tuer tout le monde.

Là où Fédou se démarque dès le départ du reste de la production, c'est en faisant de son héros non pas un énième adolescent bubonique, mais un ex-flic de la Bac, alcoolique et volontiers violent. Hélas, et c'est tout personnel, l'image de ces bourrins de cow-boys de superflics de mes deux m'a rendu Amalric Tohngor immédiatement antipathique, et c'est ensuite avec crispation que j'ai perçu ses états d'âme et ses éclats de gueule, d'autant que ce rappel sporadique à notre triste réalité m'a parfois fait déjanter du monde enchanteur des Terres de Légendes.

Car j'ai été enchanté. L'auteur développe toute une histoire, une faune, un bestiaire, une langue (chapeau bas), une mythologie et une théogonie riche et inventive ; du pain béni pour l'amateur du genre qui trouvera là de quoi s'extraire de la routine de son quotidien. Fédou n'a pas seulement un nom qui ressemble à un fromage de chèvre, il a aussi de l'imagination. Il excelle dans les descriptions (un peu trop longuement, parfois ; l'influence Tolkien sans doute) et sait composer une atmosphère. Le bougre a aussi du vocabulaire, qu'il étale sans vergogne. Ceux qui ne se sont frottés qu'à la littérature "jeune adulte" en seront quitte pour se procurer un dico. Son style, assez académique, n'en est pas moins impeccable, bien que parfois ponctué de maladresses ou de lourdeurs qui n'échappent sans doute pas aux écrivains professionnels, qui ont eux un directeur littéraire pour rectifier le tir.

Tu veux une comparaison imagée ? Fais pas ta mijaurée, je sais que t'en raffoles. Bon, voilà pour toi : Fédou c'est pas un cuisinier moléculaire, c'est un cuisinier gastro (ça veut pas dire que c'est un cuistot qui a la courante, mais un cuistot qui se contente pas de réchauffer du surgelé), il concocte de bons petits plats avec des produits qui ont fait leur preuves. On suppute le bon artisan de l'écriture qui a digéré des centaines de bouquins lus et qui a une pile de manuscrit haute comme ma bite dans ses étagères. En fait, à part quelques dialogues peu inspirés et parfois un mésusage du passé simple, j'ai été très agréablement bluffé et je me suis surpris à dévorer ce roman qui vaut infiniment plus ses trois euros que des purges comme "cinquante nuances de Grey" ou "Hunger Games" valent leurs quinze euros.

Si tu ne dois lire qu'un auteur indépendant cette année... ben il faut que ce soit moi !... Mais si t'es pas rassasié, ma goulue, tu peux aussi lire Didier Fédou (doudou, Colas mon p'tit frère) et encourager les auteurs amateurs avec la passion chevillée au corps !

Publié dans critique livre

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